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Six ans après le drame de Philippe Monguillot : une douleur toujours vive après une mort aussi absurde que tragique

  • 7 juil.
  • 6 min de lecture

Le 5 juillet 2020, agressé par deux voyageurs sans billet ni masque de protection pourtant obligatoire à bord dans le contexte de la Covid, Philippe Monguillot, chauffeur de bus à Bayonne, s’effondre inconscient sur le bitume. Céline Arnal, journaliste à ICI Pays Basque, a suivi cette affaire.

Le dimanche 5 juillet 2020 en matinée, Philippe Monguillot et son épouse Véronique savourent leur dimanche matin dans le jardin de leur maison sous le soleil du Pays basque, à Bayonne. À 58 ans, ce chauffeur de bus apprécié de ses collègues et de ses passagers, est à quelques mois de la retraite et les projets de voyages se précisent pour le couple.

Un peu plus tôt dans la semaine, il a accepté de prendre la vacation d’un collègue ce dimanche après-midi-là, c'est-à-dire qu’il va le remplacer, un service que les agents s’échangent entre eux. Il quitte leur domicile pour prendre son service à 12h. Il l’ignore encore mais il ne reviendra jamais vivant chez lui.

Les premières heures sont paisibles et exemptes de tout souci sur la ligne qui lui a été affectée, la toute dernière, la plus moderne : la ligne T1, appelée « Tram’bus », qui relie le nord de Bayonne à Biarritz. Ce sont des bus électriques qui roulent sur des voies dédiées.

Un arrêt de bus fatal

En juillet 2020, la France sort du confinement imposé par l’épidémie de coronavirus. Le port du masque et la distanciation restent obligatoires dans les transports en commun. Charge aux chauffeurs de bus de faire respecter ces réglementations.

14h30, arrive l’arrêt « Balichon », dans un quartier populaire et tranquille, à quelques encablures du centre-ville. Deux jeunes hommes montent à bord par la porte arrière du bus sans masque et sans ticket.  Ils ont fait connaissance quelques jours plus tôt et s’appellent Wyssem Manaï, 22 ans, et Maxime Guyennon, 23 ans. Le premier a déjà été condamné pour trafic de drogue et vols, le second pour vols aggravés et vols avec violence.

Philippe Monguillot arrête son véhicule et se rend à leur rencontre, les fait descendre, leur montre comment acheter un titre de transport, et le leur valide. Quelques insultes fusent. Chacun reprend sa place et le bus repart. Les deux passagers descendent cinq arrêts plus loin, à la gare de Bayonne. Au terminus, le chauffeur confie son sentiment de malaise à un collègue.

La fin de l’après-midi approche et en fin de journée, Véronique Monguillot reçoit un texto de son mari : « J’ai encore l‘heure exacte dans la tête : 18h56, il me dit ‘C'est le dernier voyage et après je rentre à la maison’ », relate-t-elle à Céline Arnal, journaliste à ICI Pays Basque, pour cet épisode du podcast Crimes et témoignages.

À l’arrêt « Gare de Bayonne », Wyssem Manaï et Maxime Guyennon remontent dans le Tram’bus,  et comme quelques heures plus tôt, sans ticket ni masque. Alcoolisés et bruyants, ils perturbent les passagers du bus. À l’arrêt « Balichon », le chauffeur de bus ouvre les portes pour laisser descendre ou monter des passagers puis, quittant son poste de conduite, se rend à l’arrière du bus, vers les deux passagers en infraction : il est 19h05.

Les minutes et les secondes s’égrènent, tragiques

19h06, tout s’accélère et, en moins de trois minutes, c’est la tragédie. Les caméras de vidéoprotection montrent Philippe Monguillot frappant le premier dans le bus. Ensuite, tous trois descendent sur la plate-forme et l’angle des caméras ne permet plus de filmer ce qui se passe. Près de deux minutes s’écoulent avant que ce dernier ne soit de nouveau dans le champ des caméras : 19h08. Il est chancelant, le visage en sang, et marche à reculons jusqu'à son poste de conduite. L’un des agresseurs est filmé alors qu’il lui assène un ultime coup. De ses près de deux mètres de haut, Philippe Monguillot s’effondre inconscient.

Christophe Oyhamberry, un ami et collègue de la victime depuis trois décennies, raconte au micro de Céline Arnal, journaliste à ICI Pays Basque : « En fait, c’est un chaos technique. Il tombe de tout son poids, la tête frappe le sol sans aucune retenue ; ça a fait un vacarme. Plusieurs personnes ont témoigné en disant que le bruit de la tête quand elle a touché le sol a été quelque chose d'impressionnant. […] Je pense que le dernier coup a été fatal et la chute aussi ».

19h09, les deux assaillants quittent les lieux et disparaissent du champ des caméras. Philippe Monguillot est rapidement transporté à l’hôpital.

Christophe Oyhamberry, informé avant Véronique Monguillot parce que son téléphone n’est pas répertorié, appelle cette dernière et l’emmène aux urgences. Elle ignore tout de l’agression dont vient d’être victime son époux. Par la bouche du médecin du SAMU, elle apprend ce qui s’est passé. Son mari est au bloc, une opération de la tête est en cours pour essayer de le sauver mais son état est extrêmement grave.

Dès le lendemain, le fait divers touche toute la France.

Le 8 juillet, alors que Philippe Monguillot est toujours dans le coma et que son état ne s’améliore pas, la mairie de Bayonne organise une marche blanche, « une marche qu’il fallait faire pour lui », explique Véronique Monguillot à Céline Arnal, journaliste à ICI Pays Basque.

Mais le 10 juillet, à 11h30, le corps médical, avec l’accord de la famille, débranche les machines qui maintiennent Philippe Monguillot en vie. Il meurt en fin d’après-midi. Ses collègues, qui ont déclenché une grève pour demander davantage de sécurité, apprennent la nouvelle alors qu’ils sont réunis au dépôt.

Les obsèques de Philippe Monguillot se déroulent le 20 juillet 2020, 15 jours après son agression.

Un rebondissement judiciaire que la famille de la victime n’attendait pas…

Quelques jours plus tôt, le 6 juillet, la police a interpellé et placé en garde à vue Wyssem Manaï et Maxime Guyennon, identifiés grâce aux caméras de vidéoprotection. Si ce dernier reconnaît son implication, son complice se montre bien moins coopératif. Les deux hommes encourent la réclusion criminelle à perpétuité.

Mais l’affaire connaît un rebondissement le 16 mai 2022 lorsque la juge d’instruction requalifie la mise en examen : les deux hommes sont désormais poursuivis pour coups et blessures volontaires en réunion ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Le procès se déroule du 15 au 21 septembre 2023 devant la cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques. Véronique Monguillot se souvient de l’arrivée des deux hommes dans le box des accusés, explique-t-elle au micro de Céline Arnal, journaliste à ICI Pays Basque : « En fait, quand je les vois, je suis tétanisée. Je perds tous mes moyens. On me sort de la salle d'audience parce que je m'effondre ».

C'est devenu son refuge. Dans une petite pièce de son appartement, Véronique Monguillot a accroché des photos de son mari, chauffeur de bus, tué à Bayonne en juillet 2020. Elle a également semé, ici ou là, quelques souvenirs et des petits mots de soutien d'amis et d'anonymes. Comme un rituel, elle s'y rend chaque jour. "Il faut que je sois là, il faut que je vienne le voir, il faut que je lui parle. Je ne peux pas ne pas venir dans cette pièce, c'est impossible", confie-t-elle dans la vidéo du 20H de TF1 ci-dessus. 

Trois ans après la disparition de Philippe Monguillot, la douleur de sa veuve est intacte. Malgré l'épuisement, elle attend même avec impatience l'ouverture ce vendredi 15 septembre du procès de ses agresseurs présumés. "Je réponds tout le temps 'ça va'. Sauf que c'est faux. La justice peut m'aider à commencer mon deuil. Je veux aujourd'hui que ce procès soit passé, je veux qu'on nous laisse tranquilles et je veux essayer de me reconstruire", explique-t-elle. 

Équilibrer les faits

Selon maître Thierry Sagardoytho, l'avocat qui défend l'auteur du dernier coup porté à Philippe Monguillot, ce dernier "admet être l'auteur qui a conduit hélas au coma puis au décès". Il ajoute : "C'est un jeune homme qui évidemment assume sa part de responsabilité, ni plus, ni moins. Il ne s'agit pas non plus de tordre la réalité des faits pour, d'une manière ou d'une autre, les diaboliser", affirme-t-il. Car, si dans un premier temps, les faits avaient été qualifiés de "meurtre", vendredi, deux des trois accusés seront en fait jugés pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner". 

Une qualification qui reste difficile à accepter pour maître Alexandre Novion, l'avocat de la famille du chauffeur de bus. Alors ce procès doit, selon lui, permettre d'équilibrer les faits. "Plus on connaîtra ce dossier, plus on verra qu'en réalité, dans l'enchainement des violences qui ne peuvent pas être dissociées, on a des individus qui ont frappé simultanément et concomitamment un homme à terre, avec cette détermination qu'il est insupportable qu'il se relève", souligne-t-il. 

Les deux principaux accusés, en état de récidive légale, risquent trente ans de prison. 

 
 
 

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