"On est en hypervigilance" : face à la multiplication des affaires de violences sexuelles, la "psychose" des parents à l'idée de confier leurs enfants
- 8 juin
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Les révélations autour des violences commises dans le périscolaire et de récentes affaires, comme la mort de Lyhanna, viennent alimenter les peurs des parents, qui élaborent différentes stratégies de protection.
Samia "en fait des cauchemars". Depuis l’éclatement du scandale des violences dans le périscolaire à Paris, cette mère d’un petit garçon de 5 ans, scolarisé en grande section dans le Val-de-Marne, confie son désarroi : "En le mettant au périscolaire, j'ai l'impression de faire quelque chose de mal. Ça a créé une psychose, cette histoire." D'autant que d'autres affaires récentes de violences sexuelles sur mineurs, comme la mort de la collégienne Lyhanna dans le Gers, qui s'est rendue à une soirée pyjama chez la fille du principal suspect, viennent alimenter les peurs des parents. "Je suis beaucoup l'actualité. En tant que maman, on est en alerte, on devient parano", poursuit Samia.

Selon un sondage d'Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro(Nouvelle fenêtre) publié fin mai, 86% des parents craignent des violences sexuelles sur leur enfant dans au moins une structure qu'il fréquente, comme la crèche ou l’école, mais aussi durant leurs activités extrascolaires. Les colonies de vacances concentrent les plus fortes inquiétudes. "Les colonies, c'est mort", appuie Coline, mère d'une petite fille de 4 ans, en petite section dans une école du 9e arrondissement de Paris. Depuis qu'elle a appris que des enquêtes étaient lancées dans 84 écoles maternelles de la capitale, sans savoir si la sienne était concernée, Coline se dit "terrifiée".
"Je demande tous les jours à ma fille ce qu’elle a fait de sa journée, mais elle n’est pas capable de me dire."
Coline, mère d'une fille de 4 ans
A défaut de savoir ce qu’il se passe entre les quatre murs de l’établissement, Coline et d’autres parents interrogés par franceinfo ont mis en place des stratégies d’évitement du temps périscolaire et du centre de loisirs, voire de la cantine. "Mardi et jeudi, une de ses grand-mères va la chercher pour éviter de la laisser jusqu’à 18 heures. Et cet été, elle n'ira pas au centre de loisirs." Quand les mamies ne sont pas disponibles, un roulement s’organise entre parents, pour aller chercher les enfants et les "amener au parc". Certains revoient leurs horaires et font plus de télétravail. Au-delà de l’école, les soirées pyjama sont proscrites ou aménagées : "On s'est mis d’accord avec un cercle de mamans, les papas doivent aller dormir ailleurs, glisse Coline. Deux sont prêts à jouer le jeu."
"On n'a pas réussi à les remettre au goûter"

Pour Mathilde*, dont les deux enfants sont scolarisés dans le 11e arrondissement de Paris, la menace s’est malheureusement concrétisée. Sa fille de 5 ans a dénoncé des violences de la part d’un animateur en 2025, tout comme un de ses camarades. Les parents de ce dernier "se sont transformés en 'profilers' pour recruter une nounou et éviter le périscolaire", raconte cette maman, membre du collectif MeTooEcole. "On n'a pas réussi à les remettre au goûter, car le trauma est toujours là", confie Mathilde. La colère aussi : "On est censé avoir des pros, mais on a au mieux une garderie, au pire un repaire de pédocriminels."
L'anxiété est aussi très prononcée chez les parents d'enfants vulnérables, comme Violette*, mère d'un petit garçon de 4 ans souffrant d'une surdité profonde, scolarisé en Seine-Saint-Denis. "Il reste parfois en temps périscolaire après la classe. J’ai peur qu’on profite de lui parce qu’il ne pourra pas verbaliser s’il se passe quelque chose…" dit-elle, alors que la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) a pointé la survictimation des enfants porteurs de handicap dans son rapport de 2023(Nouvelle fenêtre).
Sensibiliser son enfant, faute de mieux
Même si les affaires dans le périscolaire se sont concentrées en région parisienne, l'inquiétude est partout. "On est hyper stressés quand ils vont au centre aéré", témoigne Anaïs, mère de deux garçons de 4 ans et demi et 8 ans, scolarisés en Ardèche. Sa peur se focalise davantage sur "les éducateurs masculins" et les hommes en général. En cause, les statistiques – les agresseurs sont des hommes dans 9 cas sur 10, selon la Ciivise – et les affaires médiatiques. "A chaque soirée ou anniversaire, relate Anaïs, on est en hypervigilance car on pense toujours à la petite Maëlys", enlevée et tuée en 2018 lors d’un mariage par Nordahl Lelandais.
"Il faut avoir conscience du risque, mais il reste encore des zones d’ombre et des idées reçues", note la psychologue Joanna Smith, autrice de l'ouvrage Protéger son enfant des violences sexuelles. "Un tiers des violences sexuelles sur mineurs sont commises par des mineurs", rappelle-t-elle, soulignant qu'"on ne peut pas protéger les enfants des risques qu'on ne connaît pas". A l'inverse, les connaître "permet de repérer des modes relationnels qui ne sont pas corrects et d’intervenir tôt".
Charline, elle, préfère se "rassurer" avec le fait qu'il n'y ait "que des institutrices dans la future école" de son fils de 2 ans et demi, qui va faire sa rentrée en septembre. "C'est bête d'en arriver là", reconnaît cette maman, pour qui le risque est "d'autant plus concret" que la "fille d'amis a subi des attouchements d'un animateur pendant les temps de sieste". De quoi renforcer "son angoisse" face à la perspective de laisser son enfant : "On va avoir très peu d'infos sur ce qu'il se passe à l'école, c'est un gros changement par rapport à la crèche."
Pour anticiper au mieux, Charline et son conjoint tentent de sensibiliser leur fils le plus tôt possible : "On lui a acheté le livre de Mai Lan Chapiron, C'est mon corps, pour lui apprendre que personne n'a le droit de toucher ses parties intimes." Ce livre est souvent présenté comme une ressource par les parents interrogés.

"On lui apprend à être autonome, à mettre son pantalon tout seul. On essaie de faire ce qu'on peut, avec nos maigres moyens, pour qu'il sache ce qui est interdit ou pas."
Charline, mère d'un garçon de 2 ans et demi
Pour les parents qui n'ont pas d'autres moyens que de faire garder leurs enfants, la prévention reste en effet la solution la plus accessible. "Je suis obligée de le mettre au périscolaire car je suis une maman seule qui travaille à temps plein", relève Samia, la mère du petit garçon de 5 ans dans le Val-de-Marne. Elle "teste" son fils pour vérifier ses réflexes. "L'autre jour, je lui dis : 'Si un monsieur a perdu son chien dans le parc, est-ce que tu vas l'aider à le chercher ?' Il m'a dit 'non maman, j'y vais pas parce que c'est un inconnu.' Ça m'a rassurée."
La délicate question de la famille
Pour certaines mamans, cette "prévention" est préférable à l’évitement. Marine, qui habite dans le Gard avec ses filles de 6 et 12 ans, essaie "de trouver le bon équilibre entre parano et réalité". Elle apprend à la plus jeune "à écouter son ressenti, à savoir dire non, à comprendre que son corps lui appartient et qu'elle peut tout raconter à ses parents, mais que tous les adultes ne sont pas toujours gentils". Avec l'adolescente, elle prévient "de ne surtout pas échanger avec des inconnus en ligne, car derrière des profils d’enfants, peuvent se trouver des adultes mal intentionnés…"
Clémence Prompsy, psychologue clinicienne co-fondatrice du cabinet Kidz et Family, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), assume le fait qu'il n'est "pas possible de tout éviter" et qu'"élever nos enfants dans l'hyperprotection peut s'avérer aussi délétère". "Il vaut mieux les outiller intérieurement pour savoir que la folie et la méchanceté existent et qu'on peut s'en éloigner, décider de s'en protéger", développe-t-elle, soulignant que les parents doivent apprendre aux enfants à "développer et à écouter leur sixième sens".
Caroline, mère d'un garçon de 7 ans et demi en CE1 à Montpellier, a opté pour la même approche : "Il ne faut pas laisser la peur nous empêcher de vivre." Son fils va au centre de loisirs, fait du rugby en club, va à des soirées pyjama et les colonies de vacances ne sont pas exclues.
"On ne peut pas empêcher quelque chose de se passer, mais on peut faire en sorte que notre enfant nous en parle afin de le protéger."
Caroline, mère d'un garçon de 7 ans et demi
Elle lui pose ainsi régulièrement des questions. Comme cette fois où il a été contraint de manger seul avec un animateur, dans son bureau, pour le punir d’une "bêtise". Cette maman aborde aussi le sujet délicat des proches. Les violences sexuelles interviennent en effet le plus souvent dans la sphère intrafamiliale. "Même si quelqu'un t'aime, comme ton grand-père ou ton oncle, ils n'ont pas à faire ce genre de choses", lui explique-t-elle.
"Il faut faire attention aux mots qu'on emploie, reprend la psychologue Clémence Prompsy. Si on dit juste 'c'est interdit qu'un adulte te touche', l'enfant peut se sentir coincé dans une bêtise si cela arrive." Elle conseille d'être plus concret, en parlant du ressenti de l'enfant. Par exemple : "Si tu ressens un malaise, une gêne, si ton estomac se noue, alors tu n'hésites pas à immédiatement réagir et te lever." Et ce, en citant "tous les prénoms des gens autour" de lui, pour incarner le risque. "C'est son propre policier intérieur qui doit se dire 'le meilleur ami de papa qui met la main sur ma cuisse, c'est bizarre'", illustre la psychologue.

Mettre en application ses conseils
Nicolas, père de deux garçons de 4 et 6 ans à Paris, dans la même école que la fille de Coline, n'a pas encore osé aborder l'aspect familial : "On a parlé des adultes en général, mais donner des exemples dans la famille et les proches, c'est dur." En tant qu'homme, il comprend que lui-même puisse faire l'objet de suspicions. "Ça peut être un peu blessant car on n’est pas tous dans la même case, mais si on regarde les statistiques, je comprends."
"Je suis vigilant sur les gestes que je pourrais avoir avec d'autres enfants lors d'anniversaires, de goûters, quand je vais accompagner les sorties d'école."
Nicolas, père de deux garçons de 4 et 6 ans
Les rares pères qui se sont manifestés auprès de franceinfo semblent tout de même moins stressés que les mères. "Honnêtement, je n’angoisse pas plus qu’avant, même si je fais un peu plus attention aux gens de la garderie quand je pose et récupère ma fille", déclare Mathieu*, papa d'une fille de 7 ans dans les Landes, en garde alternée. "Je lui pose des questions sur les animateurs que je vois pour la première fois", ajoute-t-il.
La psychologue Joanna Smith prodigue des conseils pour savoir comment poser les questions ou formuler des règles. "Ça peut être : 'Si tu as un doute, il n'y a pas de doute. Il faut en parler à papa et maman" ou "Il n'y a pas de secret, car c'est quelque chose qui doit être gardé pour toujours et qui peut faire mal". Pour aider les plus petits à raconter leur journée, elle suggère de jouer "au vrai ou faux" : "Raconte moi trois choses fausses et une chose vraie."

Surtout, cette spécialiste des violences sexuelles recommande d'appliquer les conseils formulés sur le corps. "Si on dit 'tu as le droit de dire non', mais qu'on les force à faire un bisou à mamie ou qu'on ne dit rien quand le médecin leur baisse la culotte sans demander, ce n'est pas cohérent", explique-t-elle. L'enfant "apprend que son malaise est un signe qui mérite d'être écouté" s’il voit son parent poser une limite pour le protéger, même vis-à-vis de quelque chose qui n'est pas illégal, poursuit la psychologue. Tout en admettant que le problème est collectif et sociétal, "les parents doivent prendre le pouvoir là où ils en ont", estime-t-elle.
"On est nombreux à apprendre aux enfants qu'ils peuvent dire 'non'. Mais s'ils sont agressés quand même, cela double leur sentiment de culpabilité. Cela ne doit donc pas être la seule action de prévention."
Joanna Smith, psychologue
Samia tente de protéger son enfant comme elle le peut. "J'essaie de nouer un lien avec les animateurs pour comprendre leur personnalité, je me mets sur le côté, je regarde s'il est bien pris en charge. On voit s'il y a quelqu'un qu'on ne sent pas", rapporte-t-elle, tout en déplorant : "C'est une charge qui s'est ajoutée à notre quotidien de parent."




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