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La canicule met la santé mentale à l’épreuve : pourquoi la chaleur extrême n’affecte pas seulement le corps

  • 24 juin
  • 5 min de lecture

La chaleur prolongée ne provoque pas seulement de la fatigue physique, de la déshydratation ou des coups de chaleur. Elle agit aussi directement sur l’esprit, le sommeil, les émotions et les troubles psychiatriques déjà existants. Alors que la France entre dans le septième jour d’un épisode de canicule, la situation ne relève plus seulement d’un inconfort météorologique, mais devient un véritable enjeu de santé publique.

Selon Météo-France, mardi 23 juin a été la journée la plus chaude jamais enregistrée dans l’histoire des relevés en France. La nuit de lundi à mardi a elle aussi été décrite comme “la plus chaude jamais connue en France”.

Le mercure n’est pas descendu sous les 26,9 °C à Cholet, dans le Maine-et-Loire, ni sous les 26,2 °C à Poitiers et à Limoges. Le problème, c’est que lorsque les nuits restent trop chaudes, le corps ne dispose plus du temps nécessaire pour récupérer après une journée entière d’exposition à la chaleur.

Le ministère de la Transition écologique rappelle que plus les “nuits tropicales” deviennent fréquentes, plus le corps se fatigue et plus le risque sanitaire augmente. En temps normal, la nuit permet à la température corporelle de baisser, au système cardiovasculaire de se reposer, au système nerveux de se calmer et au sommeil de régénérer l’organisme.

Mais lorsque la température reste élevée, ce processus est perturbé. Le sommeil devient plus léger, les réveils plus fréquents, l’endormissement plus difficile, et l’on se réveille déjà épuisé.

Ce manque de sommeil est l’une des premières causes de fragilisation mentale. Marine Akkaoui, psychiatre et coordinatrice du dispositif Vigilans à Paris et en Seine-Saint-Denis, explique que c’est la conséquence la plus évidente : avec des températures nocturnes qui ne baissent pas, on dort moins bien, on devient plus vulnérable et plus irritable. Autrement dit, la chaleur ne fait pas seulement transpirer le corps, elle rend aussi l’esprit plus fragile.

À un niveau léger, les personnes peuvent se sentir nerveuses, agacées, impatientes, moins concentrées et plus facilement irritables. De petites tensions dans la famille, au travail ou dans l’espace public peuvent alors devenir plus lourdes. Mais à un niveau plus grave, surtout chez les personnes souffrant déjà de troubles psychiatriques, la canicule peut aggraver des symptômes existants.

Une étude publiée dans la revue Psychiatry Research montre que lorsque les températures montent, les consultations pour troubles dépressifs et surtout pour troubles psychotiques, comme la schizophrénie, tendent à augmenter.

En revanche, les chercheurs ont observé une diminution des passages aux urgences pour les troubles bipolaires. Cela montre que les effets de la chaleur ne sont pas les mêmes selon les pathologies. Ils varient selon le type de trouble, la durée de la vague de chaleur, son intensité et les conditions de vie de chaque patient.

Les personnes atteintes de troubles psychiatriques sont souvent plus exposées aux risques liés à la chaleur. Baptiste Pignon, l’un des auteurs de l’étude, souligne qu’à l’hôpital, les soignants surveillent particulièrement l’hydratation des patients.

Beaucoup cumulent en effet des difficultés médicales et sociales : isolement, logement mal isolé, manque de soutien, conditions de vie précaires. Tous ces facteurs augmentent le risque de déshydratation, d’épuisement et de coup de chaud.

La chaleur peut également agir sur des neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine, impliqués dans l’humeur, les émotions, la motivation et la perception. Lorsque cet équilibre est perturbé, le risque de décompensation psychiatrique augmente. Marine Akkaoui avertit que cela peut concerner la dépression, les troubles bipolaires, les troubles anxieux ou encore la schizophrénie. Dans ce contexte, les inégalités sociales se creusent encore davantage, car les personnes souffrant de troubles psychiques sont parmi les plus vulnérables.

À Saint-Denis, Fayçal Mouaffak, chef des urgences psychiatriques, reste lui aussi très vigilant. Même si son service n’était pas encore saturé mardi après-midi, malgré les 37 °C enregistrés, il s’attend à un possible décalage dans les jours suivants. En psychiatrie, les crises n’arrivent pas toujours immédiatement. Elles peuvent apparaître après plusieurs jours de mauvais sommeil, de stress, de déshydratation et d’épuisement accumulé.

C’est un point essentiel : les effets psychiques de la chaleur sont souvent progressifs. Une nuit sans sommeil peut simplement fatiguer. Deux ou trois nuits peuvent rendre plus irritable. Mais après une semaine, surtout chez une personne sous traitement ou déjà fragile, le système nerveux peut dépasser son seuil de résistance.

Fayçal Mouaffak compare les changements de température à “la goutte qui fait déborder le vase” : la personne est déjà sous pression, et la chaleur devient le facteur qui fait basculer l’équilibre.

Un autre problème concerne les traitements. Certains psychotropes et antidépresseurs supportent mal les périodes de forte chaleur. Ils peuvent entraîner une photosensibilisation, c’est-à-dire rendre la peau plus vulnérable aux coups de soleil.

D’autres médicaments, notamment ceux utilisés dans le traitement de la schizophrénie, peuvent perturber la thermorégulation. Le psychiatre Fabien Getten, à Reims, explique que certains patients peuvent même porter un blouson en pleine chaleur, car ils ne ressentent pas la température comme les autres.

En théorie, il faudrait ajuster certains traitements au cas par cas afin de limiter les risques de déshydratation ou de coup de chaleur. Mais dans la pratique, cela reste difficile. Pour les patients hospitalisés, une adaptation peut être plus simple, notamment lorsque le traitement est administré sous forme de gouttes. À domicile, en revanche, modifier une dose est beaucoup plus délicat, et il ne faut surtout pas le faire sans avis médical. Sur une semaine de canicule, il est difficile de calculer précisément une baisse de traitement, surtout lorsque les médicaments sont pris sous forme de comprimés.

Cette situation montre que le problème dépasse l’échelle individuelle. Avec le réchauffement climatique et la multiplication des vagues de chaleur, la psychiatrie devra intégrer de plus en plus ce facteur dans le suivi des patients.

Fayçal Mouaffak estime qu’avant, on pouvait penser que quelques jours à 30 °C en juillet ou en août resteraient gérables. Désormais, la question de la thermorégulation devra entrer dans les décisions médicales, y compris au moment de prescrire certains traitements.

Plus largement, la canicule rappelle que la santé mentale ne peut pas être séparée de l’environnement. Une personne vivant dans un logement frais, entourée, bien hydratée et équipée pour se protéger de la chaleur ne traversera pas l’épisode de la même manière qu’une personne isolée, dans un appartement surchauffé, sans sommeil, sous traitement et sans soutien régulier. À température égale, le danger n’est pas le même pour tout le monde.

C’est pourquoi la protection de la santé mentale doit être prise au sérieux pendant les vagues de chaleur, au même titre que la santé physique. Il ne suffit pas de rappeler qu’il faut boire de l’eau, éviter de sortir aux heures les plus chaudes ou fermer les volets. Il faut aussi parler du sommeil, de l’isolement, de l’irritabilité, de l’angoisse et des signes de décompensation. Si une personne devient confuse, agitée, dort très peu pendant plusieurs jours, tient des propos incohérents, exprime des idées noires ou arrête son traitement, cela peut nécessiter une aide médicale.

Pour les personnes suivies en psychiatrie, il est essentiel de ne jamais arrêter ni modifier un traitement sans avis médical. Les proches peuvent jouer un rôle important en surveillant l’hydratation, l’alimentation, le sommeil, la température du logement et l’état général de la personne. Les personnes âgées, isolées, souffrant de maladies chroniques ou prenant des psychotropes devraient être contactées plus régulièrement lors des épisodes de forte chaleur.

La canicule n’est donc pas seulement un chiffre sur une carte météo. Elle pèse sur le cœur, les poumons, le sommeil, les émotions et les esprits déjà fragilisés. Lorsque les nuits ne sont plus assez fraîches pour permettre au corps de récupérer, la résistance humaine s’use peu à peu. Dans un monde de plus en plus chaud, prendre soin de la santé mentale pendant l’été n’est plus un sujet secondaire. C’est devenu une composante essentielle de la santé publique.

 
 
 

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